Du renouveau dans l’art …

Ce qui est nouveau dans cette phase de la culture de masse comparée au libéralisme avancé, c’est l’exclusion de toute nouveauté (Horkheimer, Kulturindustrie)

– un texte pour introduire un blog –

Dans ce caveau immense, bercé par les cliquetis incessants des ordinateurs, il regardait par la fenêtre dans l’espoir d’y trouver quelque réconfort. Mais la brume inondait le paysage grisâtre et le ciel de plomb qui semblait pénétrer jusqu’à l’intérieur de la salle envahissait les murs et le plafond, ne laissant aucune issue à sa terrible conquête des esprits apathiques. « La grâce intervient pour corriger la grandeur par un aspect plaisant ». Il n’y a pas grande consolation dans ce barbarisme d’une autre époque. La porte se referme et on n’entend plus que la réverbération du monstre logorrhéique qui a l’art de la citation et de la paraphrase. Mais ne s’agit-il pas d’un leurre pour berner une assemblée non-avertie ? Nous sommes alors face à deux catastrophes, l’une semble nous dévorer tandis que l’autre a pour but d’élever les esprits. L’une est angoisse naturelle, l’autre est manipulation. Ainsi, il sort de la salle, marche et semble prendre son envol mais il sait que demain, ou peut-être même tout à l’heure, il faudra revenir, écouter, écrire, sourire. Un sourire béat, une âme vide. Il marche et semble se réjouir de sa liberté soudaine. Ce sentiment n’est qu’immédiat. Le semblant de liberté est de courte durée. Les cafés, les grandes avenues, les voitures qui passent, les vélos qui surgissent. La rue assourdissante hurlait. Le monstre se prolonge dans l’air, dans les arbres et les chemins de traverses. Les piétons s’enchainent, le regard vide ; les voitures se suivent, une conversation motorisée, un ronronnement mécanique. La rencontre entre l’air frais des champs et le champ de bataille des villes. Il s’assoit. Les gouttes tombent de son menton. Une, deux, trois. Dans ce sillon profond, chaque son, sec, dur, raide, le décapite. Les pots d’échappements créent un paysage vaporeux. On ne voit plus rien. Tel un aveugle on navigue à travers les flots liquides et désagréables. Et en haut, il nage, mais en haut, sous le soleil noir, il se noie. Il avait passé bien dix ans ici. Du moins, ce moment lui avait semblé une éternité. Quand il se réveillait le matin, son regard tourné vers la fenêtre, il ne pouvait que voir cet éclat de lumière qui couvrait sa chambre d’un clair-obscur. Musique ! Dans un tourment épique, la folie faisait son apparition. Bonjour. Comment vas-tu ? De longues minutes. Le cadavre se meut presque instinctivement au rythme enlaçant, entrainant avec lui, squelettes et autres créatures étranges. Marche, marche, vers la fenêtre. Il s’approche, volets décrépît. Le soleil pose sa lumière écarlate sur ses ossements, catapulté par l’étrange sensation de bonheur. Et pourtant, là, dehors, il sommeillait. Il garde le château, sur sa tour d’ivoire. Une fois en bas de la colline, un élan l’emporte vers les arbres riches et la fente triomphante. Il se sentait rejeté de ce monde : aveuglé par la lumière accueillante, il voyait autre chose : la Terreur. Le beau n’est-il pas le commencement du terrible ? Les nuages qui passent… là-bas… là-bas… Les merveilleux nuages, bien loin d’ici. Trop tard… Car cette chose s’approche et elle… Il avait passé bien dix ans ici. – mais désormais, il fallait fuir. Des petits pas, à gauche, puis à droite. Ne pas dépasser les lignes, souvent imaginaires. Claustrophobe dans un espace immense. Cet espace, ville, monde ; qui gronde dès qu’on l’agresse et qui ne dort jamais. Nous ne sommes plus à Babylon, ou pis encore, à l’Alexanderplatz mais bien dans un labyrinthe en ligne droite, où le vice n’est plus, venez par-là, venez voir, l’ours rose qui vomit son amour sur Jean, Michel et Françoise. Tout est beau, la laideur est mise sur le compte d’un dysfonctionnement d’un programme jugé pourtant infaillible. Allez comprendre. Nous vivons dans un espace-temps qui décapite la charogne et qui maltraite toute nouveauté dans un état de catatonie profonde.

J’avais rendez-vous avec un musicien qui devait me faire écouter de nouvelles compositions, qui, selon lui, se construisaient comme un récit de voyage psycho-délirant. Je doutais fortement que sa musique puisse me plaire, mais j’avais accepté de le voir. Quel mal pouvait-il y avoir à échanger, partager ? Car oui, finalement, nous formons une communauté, nous devons travailler ensemble au bon fonctionnement de la société. Cela se traduisait souvent par une sorte de fordisme social. Je fais partie de cette communauté, et même si j’ai une forte tendance à franchir les murs, je me conforme à ce quotidien, je pensais pouvoir obtenir satisfaction, une meilleure qualité de vie, encore des formules toutes faites. Le musicien aussi se croyait en dehors de cette formidable bulle. Vous savez, m’avait-il dit un jour, nous ne devons pas accepter notre destin socio-économique, nous devons lutter, et seule la musique a le pouvoir de changer les choses. J’avais bien évidemment allumé derechef la radio, pensant enfin lutter. Mais non. Il ne s’agit que d’un produit qui a pour but de nous laver le cerveau … Evidemment, comment avais-je pu être à ce point naïf. Evidemment, la radio est un outil qui a pour but de nous inculquer des valeurs, de nous dicter ce qui est bien et ce qui est mal. Mais qu’est-ce qu’alors l’art, lui avais-je demandé. Sa réponse fut brève, considérant qu’il ne faisait que parler : l’art, mon cher ami, c’est quand le temps s’arrête et que l’espace reste figé, quand on est en mesure de tout voir, en étant Un, tout en étant l’autre ; l’art, c’est chatouiller l’absolu. L’art, c’est quand la grâce intervient pour corriger la grandeur par un aspect plaisant. Je n’étais pas vraiment satisfait de sa réponse, qui me semblait être un écho et non une réflexion personnelle. Mais je l’acceptais, un sourire sur le visage. Il avait probablement raison, je n’y connaissais rien, je me contentais d’écouter celui qui semblait en savoir tellement. N’était-il pas membre de la Scène ? Même en quelque sorte leur leader ? Il avait autour de lui de nombreuses personnes, hommes et femmes, qui le respectaient. Un jour il aurait plus d’adeptes que le Christ lui-même. Cet homme passait pour l’incarnation d’une émulation intérieure, source de force, d’une volonté de puissance en mesure de résoudre l’antagonisme sociétal et retrouver des valeurs morales. Mais voilà, contre qui se bat-t-on lorsque le consensus social est de mise afin de préserver un équilibre ?

J’avais donc rendez-vous avec ce musicien… Il ouvre le lecteur cassette, y place sa dernière création, lance la stéréo. Vous verrez, la cassette est le seul média qui restitue fidèlement les émotions, m’explique-t-il. J’acquiesce, sans savoir si oui ou non cela est exact. Je ferme les yeux pour mieux me concentrer. La musique débute. Un son sifflant, un cri de souffrance, puis un autre, des effets distordus, des guitares rapides et puissantes, une basse étouffante – une ambiance cadavérique. Une musique sans début ni fin, une sorte de monstre paradoxal dont la nature réside dans un flou artistique pluricausal. Les choses de la vie ne sont jamais précises, m’explique le musicien ; et c’est mentir que de les dépeindre nues, puisque nous ne les voyons jamais que dans un brouillard de désir. Vous savez, mon ami, l’un des grands défis de notre société, c’est réussir à créer une œuvre substantiellement nouvelle. Tout a déjà été fait ; tout semble déjà avoir été fait. Ce qui est nouveau dans cette phase de la culture de masse comparée au libéralisme, c’est l’exclusion de toute nouveauté. Pensez-vous que ma musique possède cette force émancipatrice ? Je ne comprenais pas le rapport entre sa musique aléatoire et le concept de nouveauté ou d’originalité. Il n’y a pas de cause à effet entre le premier et le second. Une œuvre peut tout à fait être originale en étant simple, épurée, sobre. Le génie ne serait-il pas au contraire de mettre en évidence l’apparente simplicité d’une construction alambiquée plutôt que de rendre cette simplicité alambiquée en apparence ? Ma réponse fut alors concise, presque provocatrice : Je pense, lui dis-je, que si l’on recherche avec tant d’acharnement une quelconque originalité qui se traduirait par la création d’une œuvre précurseur de par sa nouveauté, cette recherche s’avère vaine … Quelle étrange réponse me donnez-vous là. Vous êtes bien philosophe aujourd’hui. Vous devriez plutôt vous concentrer sur la musique, y prêter une oreille plus attentive plutôt que de vous lancer dans une rhétorique que visiblement vous ne maîtrisez pas. Mais que dites-vous ? Vous me rendez tout confus. Vous savez, j’ai de longues discussions avec de nombreux artistes. Nous parlons également de vous, de votre implication dans cette entreprise. Soit vous acceptez les règles du jeu, soit vous disparaissez. Partez à l’ouest, ou vous trouverez certainement un public plus réceptif à votre conception hédoniste de l’art. Nous ne sommes pas des grisettes. Nous ne sommes pas les pantins de la société de consommation. Ah, là-bas vous serez adulé par la critique. Vous gagnerez même des prix. Vous pourrez vous pavaner devant un parterre d’admirateurs. Mais voulez-vous vraiment être admiré par des personnes qui ne conçoivent pas que la musique, la littérature, la peinture, sont autre chose que désir et divertissement ? Vous savez pourtant, et je sais que vous le savez, que l’art doit déclencher une élévation de l’âme. Les ondes lyriques sont notre seule chance d’évacuer la planète terre avant que celle-ci soit recyclée. Ensemble nous dormons, on somnole et on rêve, les minutes se transforment en heures, on grimpe sur un arbre puis sur un autre, on regarde le soleil se coucher sur notre belle ville ; nous sommes surpuissants.

Certes, lui répondis-je, mais le discours ne finit jamais et vous restez prisonnier de vos concepts… A quoi bon?

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